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Macromédia, Flash et l'utilisabilité

John Rhodes a écrit plusieurs articles sur la valeur ajoutée de la prise en compte de l'utilisabilité.
A retrouver parmi ses nombreux autres écrits
et notamment
sa déclaration du droit à l'utilisabilité

Comment améliorer l'utilisabilité du web en 2002

page créée le: 02/01/2001
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Résumé: Malgré quelques timides progrès, l'utilisabilité du web francophone reste médiocre. Pour améliorer cette situation, les spécialistes d'utilisabilité doivent mieux communiquer, et peut être faire un examen de conscience.

La qualité globale du web reste médiocre, son utilisabilité aussi

Concept pratiquement inconnu il y a encore 5 ans, l'utilisabilité a aujourd'hui une place croissante sur le web anglophone, et commence à trouver son public sur la toile francophone. Pourtant, force est de constater que malgré les retours d'expérience désormais conséquents en provenance d'outre atlantique, la notoriété croissante d'un Jakob Nielsen ou d'un Jared Spool, l'utilisabilité globale du web reste médiocre, surtout sur le web français, ce qui pénalise gravement la qualité de l'expérience globale vécue par les internautes, participe de la mauvaise réputation du web en matière de qualité de service, et finalement, retarde le passage à la connection d'un grand nombre de prospects, qui se disent que le web, "ce n'est pas si terrible, alors pas d'urgence pour se connecter".

Oui, très clairement, plus de 80% des sites sont aujourd'hui soit peu utiles, soit peu utilisables, soit les deux. Vous n'êtes pas convaincu ? Observez un internaute "moyen" (votre mère, votre chef, votre voisin...) pendant qu'il surfe, et voyez comment les trois quart des sites mettent sa patience à rude épreuve, au point de provoquer un rejet non seulement des sites en question, mais aussi une envie irrésistible de fermer la connection et de se caler devant la télé ou un bon livre...

Il y a urgence à créer les conditions d'une véritable amélioration GÉNÉRALE de la qualité des sites francophones, car les mauvais sites ne tuent pas qu'eux mêmes, ils diminuent la qualité de la prise en compte des services en réseau dans l'économie du pays, ce qui ne peut que nuire à sa compétitivité.

Pour améliorer l'utilisabilité et l'utilité des sites, il convient d'analyser les causes du mauvais constat actuel, puis d'imaginer les moyens d'y remédier.

Les causes de la mauvaise utilisabilité globale des sites

a) Le manque de compétences ergonomiques dans les web agencies.

b) Une maîtrise d'ouvrage généralement mal informée, mal formée, qui laisse trop de marge aux créatifs.

c) Et surtout, des spécialistes de l'utilisabilité qui communiquent mal.


a) La compétence perfectible des web agencies.

Tant les visites de représentants de ces sociétés de service que la qualité incroyablement basse de leurs réponses aux appels d'offre publics auxquels j'ai pu être associé me laissent croire que l'ergonomie est sous représentée dans les sociétés de développement web.

Tout d'abord, beaucoup d'agences proviennent soit de la comm' classique et se sont converties au web, soit de l'informatique pure et dure et ont engagé des "graphistes" pour gérer la partie "communication vers le public" de leurs développements.

Or les formations de base tant des graphistes multimédia que des développeurs sous estiment en général les aspects liés à l'interaction homme machine, dans l'hexagone tout du moins. Les développeurs ne sont pas suffisamment sensibilisés à la qualité de leurs interfaces, et les graphistes sont polarisés sur le caractère créatif de leurs œuvres, pas sur leur utilisabilité réelle.

De surcroît, ces deux filières forment beaucoup de personnes qui ne semblent pas toujours capables de faire la liaison entre leur production et les objectifs "métier" de leur client ou de leur employeur. Ceci me paraît encore plus vrai dans le cas des jeunes graphistes.

Toute formation de développeur ou de graphiste multimédia devrait donc comporter deux modules indispensables et correctement approfondis:

  1. l'ergonomie des interfaces logicielles et web.
  2. "business realities": comment votre travail va-t-il apporter des clients à l'entreprise. (pour l'administration, "comment faire gagner du temps, donc de l'argent, aux contribuables-clients").

b) Une maîtrise d'ouvrage mal informée

Pas de bonne maîtrise d'oeuvre sans un bon maître d'ouvrage, tout chef de projet en agence vous le dira. Or la maîtrise d'ouvrage des sites web est souvent déficiente.

Oh, certes, dans le cas des sites voués au commerce en ligne, l'aspect quantifiable des résultats a permis de faire progresser la situation. Toutefois, la prise en compte de l'utilisateur est souvent insuffisante dans la conception des sites, les méthodes d'analyse privilégiant trop souvent le focus group, bien maîtrisé par les départements marketing et communication, au détriment des tests d'utilisabilité, mal connus, pourtant bien plus adaptés à l'étude de la qualité d'un canal de distribution. Mais l'état d'esprit "orienté utilisateur" s'impose petit à petit dans l'e-commerce, nécessité faisant loi.

Mais de nombreuses activités existantes ne se prêtent pas (ou pas encore ?) à la vente en ligne, ou alors comme canal de distribution tout à fait marginal, et de nombreuses directions semblent en prendre leur parti. Aussi en viennent elles à considérer leur site web comme un objet accessoire, un "vecteur d'image" - mais sans analyser ce qu'est vraiment l'image de marque d'un site... et de ce qu'elle implique pour son émetteur - et semblent incapables d'envisager avec autant de professionnalisme que pour d'autres projets les apports INDIRECTS que le site peut avoir en faveur des résultats de l'entreprise.

D'où la prolifération de sites "image", "spot de pub en ligne", qui permettent aux designers de se faire plaisir et de s'auto-congratuler lors des remises des clics d'or ou du prix multimédia machin-truc, mais qui en fait détériorent l'image de l'entreprise faute d'utilité, ou par un manque flagrant d'utilisabilité. Dans la plupart des cas, les maîtres d'ouvrages se sont trop peu investis dans ces projets et on laissé la bride sur le cou à leurs agences prestataires.

Il faut dire que lorsque les maîtres d'ouvrages envoient des collaborateurs se former à la conception des sites web, ceux-ci se retrouvent plus souvent face à des spécialistes du graphisme esthétique que de l'efficacité web et de l'utilisabilité. Cela est logique, puisque les premiers sont beaucoup plus nombreux que les seconds (cf. §a).

Ainsi récemment, j'ai pu intervenir une demi journée dans une formation de 15 jours consacrée à la conception de sites web , alors que des graphistes "créatifs" disposaient de plus de temps pour modeler l'esprit de leurs cobayes. Parmi les messages qu'ils osaient faire passer (et que j'ai reçus avec stupéfaction...), citons:

"il faut créer des navigations à surprises, qui obligent l'utilisateur à s'investir dans le schéma mental (sic) du site", "l'utilisateur doit accepter de se laisser embarquer sur de nouvelles pistes par les créateurs de sites", et autres morceaux d'anthologie.

Autant dire que ma demi journée, pour trop courte qu'elle ait été, a pas mal déstabilisé les stagiaires. Ceux ci avaient visité la rédaction d'un journal en ligne (déclinaison d'un magazine papier apprécié) dont le designer leur avait vanté la navigation "hyper tendance", "très concept", bref, tous les poncifs du langage pipeau de la comm' pure, celle qui ne démontre jamais rien, y étaient passés.

En plaçant les élèves devant le site en question et en les soumettant à un petit test d'utilisabilité, ceux ci ont pu toucher du doigt l'étendue du désastre. Mais combien de formations équilibrent le discours "ultra créatif" par quelques apports d'utilisabilité réelle (apportés par de vrais spécialistes et non par des designers improvisés ergonomes à la petite semaine), et par une relation forte entre le design, la conception des sites, et leurs résultats chiffrés ? Il y a là sûrement une voie de progrès à explorer.

c) Les spécialistes de l'utilisabilité communiquent mal

Si l'utilisabilité ne s'impose pas sur le net, les spécialistes et autres "gourous" de l'utilisabilité en sont sans doute les premiers responsables.

Le complexe de supériorité des ingénieurs est mortel - Avez vous remarqué ? J'ai fait exprès de conserver le paragraphe b) précédent dans un style "limite méprisant", conflictuel et incisif vis à vis de la communauté pourtant fort respectable des designers graphiques. Cela afin d'illustrer un des travers des "usability engineers": un complexe de supériorité qui ne se justifie pas forcément. Entre l'auto-satisfaction permanente de Jakob Nielsen, le parfois péremptoire Jared Spool, un Alain Lefebvre souvent très "définitif" dans ses jugements, et d'autres dont parfois moi même, bien que j'essaie de rester dans des limites acceptables, force est de reconnaître que les positions des spécialistes de l'utilisabilité sont souvent trop tranchées et ne sauraient convertir massivement des graphistes ou des spécialistes de la communication "off line", tant elles les prennent à rebrousse-poil.

"N'utilisez pas les frames", "flash , 99% bad...", etc... Ce discours, même lorsqu'il est correctement argumenté, passe mal, car trop négatif, trop "castrateur". Lorsque Nielsen affirme que "le web design est mort", que "flash est mauvais à 99%" sans dire en quoi consiste le 1% correct (ce que j'ai modestement essayé de faire dans "faut il brûler flash"...), il ne peut pas gagner beaucoup de respect dans la communauté des webdesigners graphiques, qui, rappelons le, sont quantitativement majoritaires.

Nous devons beaucoup plus que nous le faisons actuellement infléchir notre discours en le positivant: comment utiliser flash à bon escient, créer de bonnes expériences utilisateurs avec les technologies "au delà du HTML", Comment combiner esthétisme et utilisabilité, comment utiliser l'esthétisme pour créer de l'utilisabilité et vice versa.

A ce sujet, l'initiative de Macromédia, qui s'est associé avec des spécialistes de Flash et de la création comme hillman Curtis ou ChrisMac Gregor, pour promouvoir la création de contenus Flash utilisables, est extrêmement positive et montre que la conciliation du monde de l'ingéniérie et celui de la création sont possibles.

Moins de recettes de cuisine - Enfin, nous devons nous garder de réduire l'utilisabilité à des recettes de cuisine, ce que j'ai moi même fait au début de veblog (il y a 16 mois, déjà...) en écrivant "11 règles pour créer des sites faciles à utiliser", non que ce soient de mauvais principes, mais leur respect aveugle est loin d'être suffisant pour garantir la production de sites utilisables, et leur aspect "binaire" (faites ci, faites pas çà), excessivement réducteur, ne rend pas service à la communication autour de l'utilisabilité.

Ne pas réduire le web à l'e-commerce - Les gourous du web, et autres consultants en utilisabilité, ont tendance à réduire leurs conseils à ce qu'il faut faire en matière d'e-commerce. Il est certes logique que ce secteur, toujours prometteur malgré les inévitables soubresauts d'un marché naissant, mobilise une part importante de leur énergie. Mais nous devons impérativement approfondir les questions relatives à la création de valeur des sites qui ne rapportent pas directement des ventes à leurs éditeurs, et renforcer notre discours sur les points suivants:

  • "comment un site qui ne fait pas de vente en ligne peut rapporter indirectement de l'argent à son émetteur ?"
  • "comment un site peut il améliorer de façon effective l'image de son émetteur ?"
  • "comment un site institutionnel peut il créer de la valeur chez ses usagers" (question cruciale pour l'administration)
  • etc...

Dans les années qui viennent, de nombreux opérateurs se (re)lanceront sur l'internet par d'autres biais que l'e-commerce. Si nous voulons éviter la prolifération de sites "image frime", nous devons impérativement améliorer nos réponses aux questions ci dessus.

Que doivent faire les ingénieurs es utilisabilité en 2002 ?

Par conséquent, les spécialistes de l'utilisabilité détiennent une grande part de la solution dans l'amélioration de la qualité générale du web, à condition:

1. Qu'ils s'investissent davantage dans la formation initiale et continue des différents intervenants du développement web: décideurs, designers, développeurs.

2. Que les spécialistes francophones occupent davantage la toile. Il faut d'autres "veblog", et les sites des consultants doivent développer les aspects "retours d'expérience", capitalisation, diffusion. Ecrivez, formalisez , évangélisez !

3. Avoir un discours plus positif, et travailler avec des créatifs pour profiter du meilleur des deux mondes. Ne pas oublier que les publicitaires, eux, vendent, souvent bien, du rêve, de la perception de soi, à leur clients : avec d'autres arguments, nous devons parvenir à un même niveau de séduction. Cela suppose aussi que les spécialistes d'utilisabilité acceptent d'apprendre des choses des créatifs. Zéro mépris. Zéro ego mal placé.

4. Travailler davantage sur les apports indirects d'un site web au chiffre d'affaire d'une société ou à la qualité de service des administrations.

A ces conditions, nous avons la possibilité de voir la qualité web, et du web francophone en particulier, faire un bond en avant salutaire.

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