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Utilisabilité : que se cache-t-il derrière ce terme barbare ?

page créée le: 21/10/2001
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Résumé: "Utilisabilité" est un mot de plus en plus utilisé sur le web, mais pas toujours à bon escient. Voyons ensemble tous les aspects que recouvre l'utilisabilité, et pourquoi les mêmes règles ne s'appliquent pas à tous les types d'interfaces.

Le concept d'utilisabilité ("usability" en anglais - Certains préfèrent traduire par "usabilité") est de plus en plus souvent évoqué, tant sur le web que par les prestataires internet, comme un passage obligé vers un site web réussi. On ne peut que s'en féliciter, et gageons que veblog y ait un tout petit peu contribué.

Mais force est de constater que cette notion n'est pas toujours comprise par tous ceux qui l'utilisent. Le fait est que l'on voit fréquemment certains auteurs assimiler utilisabilité à "ergonomie", "qualité de la navigation", "facilité d'usage"... Ces trois caractéristiques sont certes importantes pour l'utilisabilité d'un site internet, mais d'autres entrent également en ligne de compte.

On constate aussi que certaines personnes assimilent l'utilisabilité d'un site (ou d'un logiciel) au respect parfois borné de "guides méthodologiques" ou de "recettes de cuisine", telles que l'article "11 règles pour créer des sites utilisables" de ce site, ou des livres de Jakob Nielsen ou Steve Krug. Non que ce soient de mauvais écrits, bien au contraire ;-) , mais leur application sans prise de recul aboutit parfois à des sites peu utilisables bien que construits avec les meilleures intentions du monde, parce que leur concepteur aura "raté quelque chose".

Voilà pourquoi, quitte à paraître un peu théorique, il me parait intéressant de revenir aux sources de ce qu'est un système utilisable, pourquoi cela peut induire des règles différentes d'un type d'interface à une autre, quels sont les éléments à prendre en compte, quel équilibre considérer entre chacun d'entre eux.


Une définition de l'utilisabilité

En une phrase: "l'utilisabilité est la capacité d'un système à permettre à ses utilisateurs normaux de faire efficacement ce pour quoi ils l'utilisent".

bon d'accord, je ne gagnerai pas un prix nobel avec une définition apparemment aussi générale. Mais elle a pour intérêt de ne pas focaliser l'utilisabilité sur la seule "facilité d'utilisation". Pour que le travail soit fait, le système doit non seulement être facile à utiliser mais aussi efficace, fiable, peu sensible aux variations dans les conditions d'utilisation... Voyons plus en détail ce que doivent être les caractéristiques d'un système utilisable, et pour chaque caractéristique, comment elle se traduit dans le domaine du web.

Les caractéristiques d'un système utilisable :

Précaution de lecture : Les caractéristiques listées ci dessous sont très inter-dépendantes. De plus nous verrons plus loin que toutes n'ont pas la même importance en fonction du système étudié.

1. La perception facile du but du système :

Pour qu'une interface soit utilisable, il faut que l'individu comprenne à quoi elle sert. Dans de nombreux systèmes, cette compréhension du système est assez instinctive: on suppose, même si on ne comprend pas instantanément chaque commande sans apprentissage, que le poste de pilotage d'une automobile sert à la diriger. En revanche, de nombreux sites web peinent à indiquer à l'utilisateur en quelques secondes à quoi ils servent...

2. la perception facile de l'état du système :

Le système est il allumé ou éteint ? a-t-il atteint ses conditions optimales de fonctionnement (ex: le fer est il chaud ou froid ?) ? A quelle vitesse roule le véhicule ? etc.... L'individu doit avoir une perception soit sensorielle, soit intellectuelle, de l'état d'un système à un moment donné, pour lui permettre d'agir sur le système en fonction de son but. Dans une automobile, le tableau de bord, mais aussi le bruit moteur, la sensation visuelle de vitesse et le "touch and feel" de la route répercuté par le véhicule fournissent les éléments de cette perception.

Application au web : le design de l'interface doit répondre aux questions "sur quelle page suis-je ? Ou puis-je aller ? Suis-je dans la bonne direction? puis-je revenir en arrière ?"

3. Repérage et Compréhension faciles des commandes du système:

L'utilisateur doit comprendre en réfléchissant le moins possible l'utilité d'une commande ou d'un indicateur. Cette compréhension est en général le fruit de références acquises ou apprises : enfant, vous avez vu vos parents conduire, aussi avez vous une bonne compréhension générale d'un poste de conduite automobile même lorsque vous n'avez pris votre première leçon en auto-école. En revanche, si on vous lâchait dans un cockpit d'avion, vous ne pourriez comprendre les différentes commandes qu'après de longues heures d'apprentissage (ou de "flight simulator" !).

Cette compréhension est facilitée si ces commandes sont aisément repérables, et si les différentes familles de commandes se distinguent aisément les unes des autres.

Tout ceci plaide pour une standardisation importante des commandes pour une famille de systèmes donnés.

On commence à entrevoir deux catégories de systèmes : ceux pour lesquels on peut imposer un apprentissage plus ou moins long aux utilisateurs (avion, et à un degré moindre automobile), et ceux pour lesquels la compréhension du système devra être immédiate: bouilloire électrique, site web...

Application au web: même si vous êtes un internaute récent, vous avez forcément un peu navigué avant d'arriver sur un site. Quelques moteurs de recherche, et un bon copain ou un magazine vous ont permis de faire vos premiers pas, sans parler des émissions TV consacrées au web. Vos "références acquises" sont donc les caractéristiques communes les plus fréquemment rencontrées sur les sites que vous visitez. Ces références communes sont les "standards" de fait du web: liens souvent soulignés et bleus, logo de la marque en haut de la page, boutons de formulaire rectangulaire légèrement en relief, etc... Plus un site respecte ces standards de fait, moins l'utilisateur a d'effort à faire pour en comprendre les commandes, plus il a de chances d'être utilisable.

Rappelez vous que sur le web, aucun utilisateur ne cherche à apprendre le mode d'emploi : "zero learning time or die". Le respect des standards est donc votre plus sûr allié vers l'utilisabilité.

4. bonne prévisibilité des commandes du système :

c'est la suite logique de ce qui précède: si vous comprenez l'objet des commandes qui vous sont proposées, celles ci doivent produire le résultat que vous attendiez lorsque vous les actionnez. on imagine pas que les roues d'une voiture braquent à gauche si vous tournez le volant à droite...

Application au web : lorsque vous cliquez sur un lien, la page à laquelle vous aboutissez doit être conforme au libellé de ce lien. Si vous avez cliqué sur "télédéclaration de la TVA", et qu'au lieu de tomber sur la procédure elle même, vous arrivez sur une page d'explication sur le contexte de la mise en place de ladite procédure, sans lien évident sur la procédure elle même, le système voit son utilisabilité sévèrement réduite (exemple réel pris sur le site du ministère des finances après son redesign. Corrigé à ce jour).

5. Capacité du système à être mémorisé, appris :

Plus un utilisateur apprend à se servir d'un système, ou de différentes fonctions d'un système, plus son utilisation doit devenir un réflexe. Cela suppose que, outre la bonne compréhension des commandes vue précédemment, et la conformité des commandes avec les standards de la profession, les mêmes familles de commandes doivent tout au long du système se trouver au même endroit (repérabilité), avoir la même apparence, le même nommage, des effets similaires, bref être cohérentes ("consistent" chez les anglo-saxons).

6. L'efficience du système:

prenez deux systèmes parfaitement compréhensibles, mais dont l'un nécessitera cinq opérations élémentaires de l'utilisateur, et l'autre 10, pour parvenir au même résultat, chaque opération prenant le même temps: le premier système sera deux fois plus efficient que le second. En revanche, si le premier impose des temps de réaction trop longs, alors que le second se révèle très réactif, alors le classement sera inversé. En fait, le rapport entre l'énergie physique, le temps passé, et l'effort intellectuel pour parvenir à un même résultat conditionnent l'efficience du système, et donc son utilisabilité.

Cela n'est d'ailleurs pas sans poser une difficulté pour les concepteurs d'interfaces logicielles susceptibles d'être utilisées aussi bien par des débutants que par les utilisateurs confirmés : le débutant préférera être guidé pas à pas dans sa découverte du système, quitte à passer par cinq étapes pour aboutir à un résultat, alors que l'utilisateur avancé appréciera qu'un bon vieux "raccourci clavier" permette de rendre plus efficientes ses opérations les plus courantes. Dans les systèmes où les utilisateurs sont de niveau très variable, la recherche de l'efficience peut aller à l'encontre de la compréhension facile du système, aussi la cohabitation entre fonctionnalité de base et avancées doit elle être étudiée de façon à ce que la présence de ces dernières ne créent pas d'obstacle à l'accessibilité aux fonctions les plus simples.

Application au web : un formulaire d'achat en deux étapes risque d'être beaucoup plus efficient que s'il en comporte quatre, surtout si ce dernier comporte de nombreuses saisies facultatives. Accessoirement, les zones de saisies de texte dans le formulaire devront être regroupées pour permettre à l'utilisateur débutant de passer facilement de l'une à l'autre avec la souris, alors que l'utilisateur avancé aura une perception claire de la zone de destination du curseur lorsqu'il appuiera sur la touche TAB.

7. Le confort du système et l'opérabilité des commandes :

Une direction assistée se révélera, toutes qualités égales par ailleurs, plus utilisable qu'une direction sans assistance, surtout sur une voiture lourde ou un camion... De même les voitures à boite de vitesse automatique, réduisant le nombre d'éléments à coordonner (pied gauche et bras droit moins sollicités), peut elle être considérée comme plus utilisable qu'une voiture classique.

application au web : des commandes assez regroupées, minimisant les déplacements de souris, des écrans lisibles (fontes de taille suffisantes, bon contraste fonte-fond , teintes de fond non agressives - éviter les couleurs dites saturées-, pas de clignotement, pas de signaux visuels trop envahissants hors contenu, bonne séparation visuelle entre les différentes zones de l'affichage de la page ), et des temps de chargement raisonnables participent du confort d'utilisation du système. En revanche, les problèmes de coordination "bras jambe œil" sont peu présents sur le web ou dans l'informatique, sauf pour certains jeux vidéo, mais là le manque d'utilisabilité fait partie du challenge dont l'utilisateur doit triompher...

8. La sensation de contrôle sur le système:

Plus l'utilisateur aura l'impression d'avoir le contrôle du système, plus son aisance augmentera, plus son efficacité augmentera.

Cette sensation s'acquiert grâce à des commandes prévisibles (cf. point 4) et aussi grâce à une bonne réactivité du système. Enfin, dans certain cas (freinage auto par exemple), la progressivité de la réponse du système sera également importante.

Application au web: nécessité que lorsque l'utilisateur clique, une action s'enclenche très vite (par ex, chargement d'une nouvelle page), et que l'opération s'achève rapidement, ou qu'à tout le moins si l'opération se déroule inévitablement lentement, un indicateur d'état d'avancement soit disponible.

9. Prévention et gestion des erreurs (exceptions) :

Un système utilisable doit rendre difficile l'apparition d'une erreur, et permettre la réparation facile de ces dernières, c'est à dire la minimisation des conséquences des erreurs commises.

exemples d'applications au web: le premier bouton à la fin d'un formulaire doit être un bouton de validation, car c'est ce que l'utilisateur attend en premier ("référence apprise " par l'usage majoritaire d'autres sites, cf. point 3). Certains sites trouvent intelligent d'ajouter à côté du bouton "envoyer" un bouton "effacer", voire de mettre ce bouton AVANT le bouton valider. Résultat: un effacement imprévu de formulaire, et un utilisateur qui va voir ailleurs, écœuré. De tels sites ne préviennent pas correctement les erreurs. De même, si un utilisateur a fait une erreur en remplissant un formulaire, le système doit il les lui signaler en langage clair et lui donner des indications pour ne pas les refaire. etc...

Il résulte de cela que l'ergonomie et l'efficience des commandes comportant un risque important (par exemple effacement de fichier senssible) doit être amoindrie (demande de confirmation, demande de mot de passe) pour accroître l'utilisabilité du système. Paradoxal, non ?

10. Fiabilité et sécurité du système :

Votre système peut réunir toutes les qualités précédentes, s'il ne fonctionne que dans trois cas sur quatre, son utilisabilité en sera gravement affectée. Exemple: Certains sites de génération de plans ou d'itinéraires sont incapables de répondre à la demande à certaines heures. De même si, après que vous ayez rempli un bon de commande, le serveur vous renvoie une fois sur cinq un message de type "error; irregular command in ODBC 2595; you stupid user", alors votre système, même en respectant tous les autres critères de l'utilisabilité, sera peu utilisable.

11. faible sensibilité aux conditions d'utilisation :

Parallèlement à la fiabilité, l'insensibilité à l'environnement d'utilisation est importante. Pour une voiture, la capacité de s'adapter à des carburants de qualité variable d'un pays à l'autre, l'aptitude à tenir la route sur une voie sèche ou humide, sont des éléments d'utilisabilité. Sur le web, la capacité du site à être visible aussi bien sur Netscape que sur IE, PC ou Mac, grand ou petit écran, ou par un utilisateur non voyant, participent de son utilisabilité.

12. Plaisir engendré par l'utilisation du système (?)

Ce critère est cité par certains auteurs comme un élément essentiel de l'utilisabilité. J'émets une petite réserve, tant la notion de plaisir est aussi liée au contenu du système, à ce qu'il permet de faire: l'utilisateur sera certes content d'utiliser un système économe de son temps pour payer ses impôts, mais cela ne suffira pas à assurer son plaisir...

Selon moi, l'utilisabilité est une des composantes qui mène au plaisir d'utilisation, mais le plaisir n'est pas un élément de l'utilisabilité. çà se discute (et c'est un peu du coupage de cheveux en quatre, je le reconnais...).

De l'importance relative de ces critères

Tous ces critères sont d'importance variable en fonction du type de système étudié. Seront à prendre en compte:

1- Le volume de la cible potentiellement concernée: de très élevé (automobile, site web, cafetière), à restreint (pilotage d'avion de ligne).

2- La quantité d'apprentissage que vous pouvez imposer aux utilisateurs du système: élevée (pilotage d'avion, conduite automobile, logiciel hautement spécialisé) à faible voire nulle (site web, intranet de type courant, cafetière électrique...)

3- La fréquence d'usage : l'utilisateur va-t-il utiliser votre système quotidiennement ? ou rarement ?

4- L'usage plus ou moins fréquent de systèmes similaires : l'utilisateur conduit il tout le temps le même avion ? ou surfe-t-il régulièrement sur de nombreux sites, dont pas le votre bien sur ?

5- Le niveau de risque encouru en cas de mauvais usage du système

6- etc... Il y en a sûrement d'autres, mais je ne suis pas assez théoricien pour tous les décrire.

Ainsi par exemple, des contextes d'emploi différents induisent des règles différentes de conception entre un logiciel spécialisé (genre autocad ou photoshop), un logiciel courant (word), et un site web, bien que dans les trois cas il s'agisse d'interagir avec un système informatique: les règles de conception d'un système utilisable ne peuvent donc être "bêtement" transposées d'un type de système à un autre sans précaution.

Conclusion

Avant d'appliquer bille en tête les bonnes recettes de l'oncle Vincent sur l'utilisabilité de votre interface internet ou intranet, vous devrez vous poser quelques questions sur le contexte d'utilisation de votre interface, pour déterminer les critères qu'il convient de privilégier pour parvenir à un système qui atteint ses objectifs, c'est à dire "qui permet à ses utilisateurs d'accomplir efficacement les tâches pour lesquelles ils l'emploient".

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