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Les
forces théoriques du logiciel libre, et
à quelles conditions sont elles bien
réelles.
Le
modèle de développement open
source - Pour comprendre ces forces, il faut se
pencher sur la façon dont le logiciel libre
est développé. A la base, un chef de
projet ou une société publie sur
internet, sur des sites connus des programmeurs
(comme sourceforge.net), un logiciel, ou un embryon
de programme, avec son code source, et lance un
appel à tous les développeurs du
monde intéressés par le produit pour
y ajouter des fonctions, ou en améliorer le
code, ou en réaliser des versions
multilingues, etc... Puis les développeurs
postent des contributions, qui sont
analysées, déboguées par
l'ensemble de la communauté
constituée autour du logiciel, et enfin
validées par le chef de projet quand elles
atteignent le niveau souhaité de performance
et de fiabilité.
Pourquoi
des développeurs s'intéressent ils,
souvent gratuitement, à de tels projets,
alors qu'à priori le fruit de leur travail
est gratuit ?
- Pour
le fun, la satisfaction de participer à
un projet communautaire, ou centré sur
leurs intérêts et que l'offre
commerciale propriétaire ne satisfait
pas.
- Pour
l'amour du "beau code", élégant et
optimisé.
- Pour
changer de leur quotidien de développeur
dans des sociétés de soft
propriétaire classique ou dans des SSII
où ils ne s'éclatent
plus...
- Pour
une ligne sympa sur le CV
- Pour
se positionner comme offreur de service autour
du produit fini.
- etc...
Avantages
: la force de la communauté - Ce mode de
développement apporte plusieurs avantages
théoriques:
- Le
logiciel libre est pérenne, car aucune
société commerciale ne peut
décider d'en suspendre le
développement. Le code source
étant toujours disponible, il est
toujours possible de le faire
évoluer.
- Le
logiciel libre est performant, car les
programmeurs qui y participent mettent un point
d'honneur à produire du bon
code.
- Le
logiciel libre est fiable pour la même
raison. En outre, la disponibilité
immédiate du code rend son
débogage plus rapide, alors que les
erreurs constatées dans certains
logiciels propriétaires mettent parfois
plusieurs mois à être
corrigées.
- Le
logiciel libre assure une meilleure
sécurité contre le piratage, les
virus, ou la dégradation de vos
données, pour la même raison que ci
dessus: quand un trou de sécurité
est découvert, la communauté de
développeurs du logiciel trouve la faille
très vite et la correction est souvent
disponible dans les jours, voire les heures
suivant l'apparition du problème. Peu de
logiciels propriétaires peuvent en dire
autant.
- Enfin,
le logiciel libre est bon marché car, au
service que vous achetez autour du produit, ne
vient pas s'ajouter de coût de
licence.
Une
nécessaire masse critique -
Malheureusement, ces avantages n'existent que si la
communauté de développeurs
constituée autour d'un projet est
suffisante. Or, il semble que l'on assiste à
l'apparition de nombreux projets peu soutenus et
donc de qualité très
inférieure. Les logiciels en question sont
mis dans le domaine libre par des
société qui espèrent ainsi les
sortir d'une certaine confidentialité,
profitant de l'engouement médiatique autour
du mouvement open source, et vendre du service
autour de ces programmes.
Il
n'y a pas que des logiciels "star" comme Linux ou
Apache soutenus par des milliers de programmeurs,
dont de nombreuse "pointures". Certains programmes
sont "open source" mais n'en ont plus les
qualités traditionnelles. A l'avenir,
logiciel libre ne sera plus nécessairement
automatiquement synonyme de programme de
qualité. Il faudra trouver d'autres
critères pour distinguer les bons produits
des mauvais.
Y-a-t-il
un nombre de programmeurs à partir duquel on
peut considérer qu'un logiciel libre est un
bon projet ? Lors d'un colloque sur le sujet, un
consultant a pris le risque d'avancer (en
aparté) le chiffre de 50-70
développeurs dont une dizaine "très
bons" à proportion relativement
élevée de leurs temps, avec un chef
de projet de top niveau, pour garantir un
développement de bonne qualité. Ce
chiffre est à prendre avec
précautions, d'autant plus que l'information
n'est pas toujours évidente à trouver
(il parait que le site sourceforge
donne des indications à ce sujet, mais je
n'ai pas réussi à les y trouver...).
En tout cas, beaucoup de projets open source ne
jouissent pas d'un tel soutien, ce qui les
fragilise.
Les
tactiques des sociétés commerciales
impliquées dans le logiciel
libre
Logiciel
libre et chiffre d'affaires - Pour gagner de
l'argent avec un code source gratuit, les
sociétés structurées autour du
logiciel libre développent deux
tactiques:
1-
Développer des logiciels très
techniques, nécessitant des
compétences pointues pour être
administrés, et donc
générateurs de ventes de
service.
2-
Développer des logiciels dont les
"couches basses" (la tuyauterie informatique)
sont développées autour du
logiciel libre, mais dont l'interface
utilisateur ainsi que les autres constituants
clé en rendant l'utilisation plus ou
moins aisée, sont constitués de
modules tout ce qu'il y a de plus
propriétaires, l'ensemble étant
vendu selon un modèle classique.
Si
certains pourront estimer que cette deuxième
façon de faire constitue un
dévoiement de la philosophie du logiciel
libre, il faut comprendre que tant les
éditeurs que les consommateurs ont tout
à y gagner:
Des
couches basses robustes et libres, qui le plus
souvent manipulent des données dans des
formats libres de droits, sont une garantie de
performance et de fiabilité globale du
produit, et pour l'éditeur permettent une
baisse des coûts et un raccourcissement des
temps de développement. Quant au fait que
des interfaces soient propriétaires mais
faciles d'utilisation, il permet d'envisager
l'arrivée de produits semi-libres
accessibles à tous les utilisateurs (et pas
uniquement des programmes pour bidouilleurs
fous...) tout en permettant aux
sociétés qui prennent le temps de les
développer de vivre.
Le
tout "libre et facile à utiliser" n'est pas
pour demain - Il ne faut pas se faire
d'illusion: si une société investit
de l'argent pour développer des programmes
100% open source qui ne nécessitent aucun
service pour être employés, elle court
au devant de graves difficultés. La
société Eazel, qui a
développé une interface visant
à faciliter l'emploi de linux (pas du
luxe...) selon des principes complètement
altruistes, a
du cesser son activité, faute de
revenus.
La
plupart des intervenants présents lors de la
journée
du logiciel libre
organisée le 5 mars par la Mission pour les
Technologies de l'Information et de la
Communication (MTIC) étaient formels: un
système d'information 100% logiciel libre
n'est envisageable ni à court ni moyen terme
(personne ne se risque à prédire
l'avenir au delà...) sauf dans les rares
structures où tout le personnel a un niveau
informatique élevé (petites et
moyennes SSII et éditeurs de logiciels). Il
n'est donc pas réaliste de vouloir imposer
un tel système d'information aux
administrations.
La
question qui se pose est donc de savoir comment
introduire graduellement et avec discernement le
logiciel libre dans une structure, et notamment une
administration. Cela pose plus
généralement le problème de la
façon d'acheter des logiciels dans
l'administration: selon quels critères,
selon quelle procédure ?
Logiciel
libre et
administration
On
l' a vu, les solutions libres seront soit
1-
très "techniques" avec beaucoup de
service nécessaire pour être
opérationnelles.
2-
soit très "packagées" et
relativement faciles à paramétrer
par les équipes internes, mais avec une
composante propriétaire qui en
grèvera le coût.
Imposer
le logiciel 100% libre obligerait donc à
privilégier le premier modèle comme
solution unique d'équipement.
Le
modèle 1, source de dérives -
Hélas, de nombreux écrits (rapport
Fontaine de 1992, et plus récemment
publications internes des professionnels des
marchés publics) ont montré que les
projets d'informatisation publics qui subissaient
le plus de dérives financières au
niveau de leur coût d'achat, étaient
ceux qui comportaient la plus grande part de
prestations de personnalisation et de service
associé. L'état semble incapable de
maîtriser les budgets de ses
opérations informatiques dès lors que
le produit acheté (ou pire,
spécifiquement développé)
nécessite des adaptations lourdes.
D'après
ces études très censées,
l'intérêt de l'état (et des
collectivités) se situerait plutôt
dans l'achat de produits génériques
du marchés, juste adaptés aux
spécificités les plus
caractéristiques du secteur public. De ce
point de vue, le logiciel "propriétaire
à couches basses libres" a toutes les
chances de se montrer supérieur au logiciel
100% libre.
Le
vrai coût d'un logiciel - A cette
première source de surcoûts s'en
rajoute une seconde rarement relevée dans
les écrits officiels: la principale
dépense liée a la possession d'un
logiciel est constituée par la masse
salariale de ses utilisateurs rapportée au
temps qu'ils y passent. Le coût total de
possession (TCO, "total cost of ownership") d'un
logiciel ne comprend pas que l'achat des licences
et le paramétrage, il comprend
également les temps de formation initiale,
continue, le temps d'utilisation, les appels au
helpdesk, les temps passés à la
résolution des problèmes, etc... Ces
coûts représentent en
général la majorité du
TCO.
En
contrepartie, les retours sur investissement
liés à la possession du logiciel
tiennent à sa capacité à
répondre aux besoins de la structure dans
des conditions optimales de productivité des
utilisateurs. Comme pour un site internet,
l'utilité et l'utilisabilité du
logiciel sont deux éléments
fondamentaux de sa rentabilité, au
delà du seul coût
d'investissement.
Des
interfaces-utilisateur souvent
perfectibles
Une
informatique de techniciens pour des techniciens ?
- Or, si une majorité de logiciels
libres sont très puissants, leurs interfaces
utilisateur sont rarement étudiées
pour de simples utilisateurs. C'est assez logique:
lorsque un logiciel n'est pas soutenu par une
équipe de spécialistes en ergonomie,
ce qui est fréquent, les développeurs
ont tendance a créer des produits
utilisables par eux mêmes, mais pas
conçus "pour les nuls". Le défi qui
se pose aux concepteurs de logiciels libres est de
les amener au niveau de tous les utilisateurs...
Mais on a vu plus haut que cela supposait une
certaine "privatisation" pour espérer une
viabilité économique.
Et
Gnome, et KDE, alors ? - On me
rétorquera que deux environnements
graphiques ont été
développés pour faciliter
l'accès au fonctions du système Linux
aux béotiens, j'ai nommé Gnôme
et KDE, deux initiatives visant à rendre
l'accès à linux "aussi simple que
l'accès à windows".
Passons
sur le fait que windows ait pu servir de
modèle, il y aurait beaucoup à dire
sur le sujet... Constatons que deux environnements
graphiques, c'est un de trop. Passer d'une
structure "gnôme" à une autre
"plutôt KDE" sera relativement
compliqué pour beaucoup d'utilisateurs.
Plus
grave: devant les plantages à
répétition de certaines
démonstrations logicielles lors de la "Linux
Expo" de février, de nombreux interlocuteurs
(non concertés) m'ont confirmé que si
la stabilité de Linux n'était pas en
cause, celle de KDE et de Gnôme était
encore imparfaite. Ah ? Voilà qui contredit
l'image de fiabilité absolue des
développements libres... De plus, il
semblerait que certains programmes fonctionnent
mieux sous un des deux environnements que dans
l'autre, ce qui pose évidemment un
problème pour équiper en logiciels
une structure...
Point
de vue de l'utilisateur "moyen" - Mettons nous
à la place d'un utilisateur moyen, qui dans
95% des cas se fiche royalement des querelles
"windows contre linux contre mac-os", à qui
l'on dirait que l'on va remplacer windows, avec
lequel il a plus ou moins péniblement appris
à composer, par un logiciel "libre".
Dialogue:
"et
qu'est-ce que cela va m'apporter ?" ,
demandera-t-il ?
-et
bien, on économisera 500F par an sur ton
poste en licences microsoft, et tu auras de
nouveaux outils encore meilleurs, parce que plus
fiables, plus rapides, etc...
-C'est
à dire que je ne fais que de la
bureautique et de la messagerie, et un peu de
web, alors, la rapidité, et la
fiabilité (?), çà ne me
pose pas trop de problèmes, voyez vous
?
-Ne
discute pas, tu verras, çà se
passera bien" (c'est en général
comme çà que les informaticiens
les moins préoccupés des
utilisateurs leur font comprendre qu'eux seuls
"savent" ce qui est bon pour la
boite...)
Puis
l'utilisateur découvrira qu'il devra
réapprendre un nouvel environnement
(formation: un jour pour le système et deux
jours pour la bureautique standard, soit en
coût global 3000 à 6000F selon le
niveau du salarié), que le nouveau
système plante de temps en temps ("c'est pas
linux, c'est KDE !" - "et alors ?" - "t'occupes,
puisqu'on te dit que le libre, c'est mieux !"),
qu'il ne l'aide pas plus que l'ancien à se
débrouiller en cas de problème, et
qu'au final le nouvel environnement ne lui permet
pas d'être plus productif que l'ancien...
Après cela, expliquez lui que la migration
était une absolue nécessité,
et essayez de l'associer à de nouveaux
projets d'informatisation !
Quels
critères pour les choix informatiques des
administrations ?
La
petite caricature ci dessus et les arguments
antérieurs montrent que le critère
"libre" ou "pas libre", pris isolément, est
un mauvais critère de choix
d'informatisation des entreprises.
Doivent
être pris en compte le coût global de
déploiement et de possession du produit et
sa capacité à répondre aux
besoins des utilisateurs dans de bonnes conditions
d'utilisabilité. Bref, il convient de
remettre les objectifs stratégiques de
l'entreprise ainsi que l'utilisateur final au
centre des critères de choix de solutions
informatiques. Dans cette perspective, logiciels
libres et propriétaires doivent être
mis en compétition, sans que leur
appartenance a telle ou telle catégorie ne
les disqualifie a priori.
Je
ne sais pas ce qu'il en est dans le privé,
mais dans le secteur public, il y a beaucoup de
travail. En effet, les procédures d'achat de
la fonction publique rendent pénibles
l'organisation de tests utilisateurs sur plusieurs
solutions, et la culture de calcul "global" des
coûts (comptabilité analytique,
comptabilité patrimoniale, compte
d'exploitation,etc...) y est faible.
Des
données en format ouvert - Le seul point
sur lequel le maître d'ouvrage doit se
montrer intransigeant sur le côté
"ouvert" du produit est sa capacité à
manipuler, par défaut, des données
dans des formats ouverts et libres de droits.
Ainsi, en conservant vos données, vous
pouvez changer de solution logicielle ou de
prestataire intégrateur si besoin est. Il
est en effet consternant de voir que la principale
raison qui rend difficile la mise en concurrence de
Microsoft en matière de bureautique est la
crainte de ne pouvoir récupérer les
fichiers en provenance de partenaires
extérieurs, Microsoft changeant ses formats
(propriétaires, bien sûr) à
chaque version de la suite office...
Quant
à savoir si un logiciel "libre" tient ou non
la route, il en va de même que pour un
produit propriétaire, seule une analyse
minutieuse quantitative et qualitative des
références où le programme est
en fonctionnement permet de savoir s'il est fiable,
utilisable et répond aux besoins de ses
clients. Dans le domaine du logiciel libre comme
dans celui du produit propriétaire, les
administrations n'ont pas intérêt
à se montrer trop pionnières, mieux
vaut adopter des solutions éprouvées.
Ajoutons que lorsque l'on ne peut éprouver
pour soi même une interface utilisateur,
savoir qu'elle a été testée et
approuvée en grandeur nature par d'autres
est plus sécurisant que de devoir en
développer une spécialement pour
soi...
Les
couches basses du web, domaine d'excellence du
logiciel libre - S'il y a un domaine dans
lequel le choix du logiciel libre parait de plus en
plus incontournable, c'est celui des logiciels
réseau (système d'exploitation
serveur, serveurs internet, de messagerie ou de
partage de fichiers, ...) . Dans ce domaine, linux,
apache, sendmail, et bien d'autres, semblent avoir
pris (définitivement ?) une sérieuse
avance sur leurs homologues commerciaux. Ces
projets ont fédéré de
très importantes communautés de
développeurs qui assurent leur
qualité. Enfin, ces programmes s'adressent
aux équipes informatiques et non à
l'utilisateur final, leur complexité est
donc surmontable (quoique même les
chargés de maintenance de système
d'information apprécient aussi des
interfaces simples et productives...)
L'avenir
du logiciel propriétaire est dans le
libre... et vice versa.
Pour
rendre utilisable un "noyau" informatique
performant mais peu convivial, je reste
persuadé qu'il vaut mieux investir dans une
interface propriétaire mais limitant le
temps de recours à des
sociétés de service, que dans dans
une "customisation" lourde sujette à toute
les dérives et source de frustration pour
l'utilisateur final.
Quant
aux éditeurs de logiciels, leur
intérêt est de plus en plus de
construire des outils dont les couches basses
seront fondées sur la bibliothèque
impressionnante de modules "libres" disponibles,
voire de contribuer activement à enrichir
cette bibliothèque, et de se concentrer sur
les modules permettant aux différentes
couches basses et à l'utilisateur de
communiquer entre eux dans les meilleures
conditions. Ainsi, l'acheteur profitera du meilleur
des deux mondes: des fondations performantes
parfaitement éprouvées par des
milliers de développeurs et d'utilisateurs,
et des interfaces conçues par des
équipes performantes et en prise directe
avec les problèmes de vrais clients.
Certains
grands noms viennent progressivement à ce
modèle. Ainsi Apple, entreprise à
l'esprit pourtant ultra propriétaire, a
développé son nouveau système
d'exploitation (Mac
OS X)
à partir de FreeBSD (un autre UNIX
"concurrent" de linux, libre et tout aussi
performant) et a développé au dessus
des couches propriétaires en facilitant
l'usage quotidien. On peut dire que grâce
à cela, Apple a créé le
premier système performant comme un Unix, et
utilisable comme un Mac. Gageons que ce mode de
développement sera une tendance lourde du
logiciel commercial dans les cinq ans à
venir.
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