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"la recherche", spécial internet, février 2000

"nielsen law of internet bandwidth"

le journal du net, nombre d'abonnés au cable en mars 2000 (lien valide au 27/08/2000 - pérennité du lien non assurée)

Les fausses promesses des accès internet à "haut débit"

page créée le: 18/08/2000 -mise à jour 05/09/2000
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Résumé: L'arrivée des accès internet à "haut débit" ne bouleversera pas le web à la vitesse dont rêvent (fantasment ?..) certains concepteurs de sites avant-gardistes. L'inertie des marchés, et des contraintes techniques fortes font que l'heure des pages légères et principalement textuelles n'est pas révolue.

L'un des arguments avancés par les tenants d'un design internet graphiquement riche et animé, et de la diffusion de vidéo sur le web, est que "d'ici deux ans, l'accès internet à haut débit sera très répandu, la nécessité de dessiner des pages légères sera derrière nous". Las, une analyse un peu approfondie met à mal ce raisonnement simpliste.

Il faudra dessiner des pages légères au moins jusqu'en 2005 car :

1. Le grand public réagit toujours avec retard aux avancées technologiques.

Les technologies d'accès internet à haut débit (principalement le câble et l'ADSL aujourd'hui, le satellite, les ondes radio et le réseau électrique demain) sont déjà disponibles depuis deux ans (câble) dans certaines grandes agglomérations. Pourtant, force est de constater que les abonnements n'ont pas vraiment décollé (64.000 abonnés au câble en mars 2000 d'après "le journal du net"). A cela, une raison bien connue des étudiants en marketing: le cycle de vie des nouveaux produits ne touche les consommateurs de "masse" que quelques années après les "leaders de consommation", les amateurs éclairés toujours à l'affût des dernières innovations.

De fait, l'institut forrester research prévoit qu'en 2004, 60% des utilisateurs américains accèderont encore à internet via un modem, et ce alors que les USA ont pris beaucoup d'avance sur nous dans le domaine de l'internet rapide. De même, des ingénieurs du CNET (France Telecom) reconnaissaient en privé, lors du salon "net-2000", que malgré le discours publicitaire officiel autour de l'ADSL ce marché ne connaîtrait son véritable décollage que vers 2003/2004, et que ce type d'accès ne deviendrait fortement majoritaire que vers 2005/2006, au mieux.

2. L'accès à l'utilisateur final n'est qu'un des goulots d'étranglement du réseau.

Les clients de cybercâble le savent: un débit théorique maximal de 512Kbit/s (9 fois plus que par modem) ne signifie pas que tout l'internet est accessible à cette vitesse: Placer un modem "haut débit" chez le client ne supprime pas les autres goulots d'étranglement du réseau:

  • fournisseurs d'accès (qui montrent de grosses difficultés à s'adapter aux hauts débits actuellement)
  • épines dorsales du réseau ("backbones")
  • routeurs ( les "aiguillages" de l'information sur internet)
  • serveurs (principaux entonnoirs du réseau à l'heure actuelle)

Jakob Nielsen a observé que de 1983 à 1998, la bande passante globale (c'est à dire le débit total) disponible pour l'ensemble des internautes a augmenté de 50% par an. A ceux qui trouveraient le chiffre faible, comparons le à la progression annuelle de puissance des ordinateurs, qui est de 60% par an (loi de moore, +100% tous les 18 mois), et qui est jugée comme sans équivalent dans l'histoire des technologies.

Il n'y a aucune raison de penser que la progression de la bande passante totale soit plus rapide ces prochaines années, tant les investissements nécessaires pour la faire évoluer coûtent cher, et tant elle est dépendante de celle des composants électroniques. Conclusion: dans les 4 prochaines années, la capacité globale du réseau augmentera au même rythme que le nombre d'internautes, ce qui ne créera pas plus de débit moyen disponible pour chacun.

Si demain, tous les utilisateurs accédaient au réseau via le câble, sans que le reste du réseau n'évolue, nous ne verrions d'amélioration des débits qu'aux heures très creuses (là, il faut reconnaître que les hauts débits "changent la vie"), alors que nous ne verrions qu'une très faible amélioration aux heures "pleines", ce qui rendrait le surf à ces heures encore plus insupportable, notre patience allant en diminuant.


3. La patience des internautes ira en diminuant (il y aura toujours les pages "rapides" et les autres...)

Les premiers tableurs (années 70) étaient très lents, mais ils apportaient une telle valeur ajoutée à l'utilisateur que celui ci pouvait attendre plusieurs dizaines de secondes pour un calcul un peu conséquent. Et puis le tableur s'est banalisé, la concurrence s'est installée, et aujourd'hui nous ne supporterions pas un logiciel qui nous imposerait des temps de calcul insupportables. Il en ira de même avec Internet.

Aujourd'hui l'internaute patiente 10 à 15 secondes pour une page (8 selon forrester research, qui constate déjà une baisse du "délai de patience" de l'internaute). Mais demain, les pages que les designers auront cru bon d'"enluminer", et de surcharger de vidéos et autres animations "flash", seront placées en concurrence avec les yahoo (et autre veblog, qui sait...) dont les temps de chargement via un accès "rapide" n'excèderont pas... Une ou deux secondes. Les utilisateurs d'internet supporteront d'autant moins les temps de chargement élevés, et leur seuil de patience chutera encore.

Pour ces trois raisons, jusqu'en 2005 au moins, les designers de pages destinées à être rentables devront veiller à produire des pages légères.

De même, la vidéo de qualité à la demande sur internet n'est pas pour demain car:

1. Les protocoles actuels de l'internet sont inadaptés à la transmission de signaux continus.

Il ne suffit pas d'augmenter le débit du réseau pour y transmettre de la voix ou de la vidéo. Le protocole actuel de transmission des données sur internet (IP, version 4 pour les intimes) a été conçu pour transmettre du texte ou éventuellement de l'image fixe. Pour ce faire, il découpe l'information en paquets, qu'il envoie par des chemins différents du serveur à l'utilisateur, de façon désynchronisée. C'est le navigateur du visiteur qui se charge de remettre les paquets dans le bon ordre. Cette désynchronisation n'est pas gênante car pas réellement perceptible à l'oeil.

Il n'en va pas de même pour la voix ou la vidéo: ceux qui se sont essayé à la téléphonie par internet ou à la réception d'émission vidéo ont pu juger de la médiocre qualité de service offerte par internet dans ces domaines: signaux saccadés, et utilisation inconfortable.

Le passage à la version 6 du protocole IP devrait améliorer cette qualité de service, en permettant d'acorder une priorité plus élevée aux signaux "sensibles" (c'est à dire ceux pour lesquels l'émetteur acceptera de payer plus pour une transmission meilleure, ne nous leurrons pas.). pour ceux qui veulent en savoir plus sur ces nouveaux protocoles, je vous conseille le numéro de février 2000 du magazine "la recherche" et plus particulièrement les articles du dossier "spécial internet")

Malheureusement, force est de constater qu'IPv.6, maintes fois annoncé, n'est toujours pas prêt à être déployé. info du 05/09/2000: D'après M. J.M.Cornu, membre de l'internet society, IPV6 ne sra totalement déployé qu'en...2010.

2. La demande de vidéo en ligne à la demande, si elle se concrétise, fera exploser les besoins de bande passante.

Aujourd'hui, un internaute passe 23% de son temps à charger des pages, et 77% à les lire (source keenvision, la page semble avoir disparu). Le chargement des pages s'effectuant à environ 3ko/s en moyenne, la consommation moyenne de bande passante par internaute est donc de 3x0.23#0.70 ko/s.

Le visionnage de clips en résolution "plein-écran" demande 1,5 mégabits/seconde de débit, soit 175 kilo octets/seconde ! Et il s'agit de débit permanent, sans temps de repos. par conséquent, un internaute vidéaste consommera 175/0.7= 250 fois plus de bande passante qu'un internaute actuel. Si la diffusion d'informations par vidéo sur internet, devenait la norme, il faudrait donc multiplier par 250 la bande passante globale... à nombre d'internautes constant, et encore, en supposant que la proportion d'internautes connectés simultanément n'augmente pas !! à raison de 50% d'augmentation annuelle de bande passante, ce sont donc 14 ans (au minimum) qui seront nécessaires pour donner au réseau les performances nécessaires pour transmettre de la vidéo à la demande, au standard de qualité d'image actuel. certaines avancées technologiques (meilleurs algorithmes de compression, ip v6,... ) peuvent laisser espérer un léger raccourcissement de ce délai, mais guère mieux.

accessoirement, de nouveaux usages de l'internet "B2B" induiront de plus grands besoins de bande passante. Il s'agit essentiellement d'échanges de données automatisés entre différents systèmes informatiques, et entre différentes sociétés (chaines de montages calibrées en temps réel en fonction de l'état des stocks et des commandes, correction automatique des cotes de fabrication en fonction des problèmes rencontrés au niveau du contrôle qualité, etc...). Ces échanges de données croîtront de façon exponentielle dans les années à venir, essentiellement par la nécessité d'optimiser la productivité des échanges "inter-entreprises" (fabricant/ sous traitant/ distributeur/ SAV/ comptable/etc...), et par conséquent, une part non négligeable de l'acccroissement des capacités du réseau leur sera réservée.

3. la télévision "classique" va progresser

Pendant que le réseau des réseau tentera de grossir, les opérateurs de télévision classique ne resteront pas les bras croisés: satellites ou réseaux cablés permettront la diffusion d'un nombre croissant de canaux, avec programmation en fonction des demandes du public, et on assistera à une augmentation de la qualité de l'image (haute résolution, 16/9ème, ou meilleure fréquence de rafraîchissement des images) et donc du confort de vision du télespectateur, ce qui rendra d'autant moins attrayante la visualisation d'un signal de qualité plus faible sur internet.

Conclusion: quel internet dans les prochaines années ?

Dans les 5 prochaines années, Internet restera pour la majorité de ses utilisateurs un médium essentiellement textuel, au sein duquel les technologies d'illustration et d'animation visuelles et sonores ne seront que des instruments d'appoint visant à mettre en valeur une partie spécifique du contenu. Au delà, la vidéo gagnera un peu de terrain, mais sous des formes altérées par rapport au signal TV, ce qui fera des sites utilisant ces technologies des canaux complémentaires aux TV classiques, et non directement concurrents. On peut ainsi imaginer qu'un gros opérateur de télévision achète plusieurs dizaines de canaux de diffusion de TV par satellite, et utilise son site internet pour sonder les préférences des spectateurs en matière de programmation, ou mesurer leur indice de satisfaction, et inonde ainsi ces canaux de programmes adaptés aux souhaits de la majorité ("personalisation de masse"). On peut également imaginer que le couple TV+ magnétoscope (ou plutôt DVD) gagne un peu d'intelligence et permette de programmer l'enregistrement de façon automatique de films inscrits sur les "listes de préférences" ("wishing lists") par les abonnés via internet , au moment de leur diffusion, et contre un paiement à peu près identique à celui d'une location de cassette à l'heure actuelle.

Enfin, d'ici 10 ans au plus tôt, Internet commencera à devenir un canal crédible de diffusion de signal vidéo en continu, à des coûts permettant à des petites structures de diffuser leurs programmes, avec une qualité correcte mais moindre que celle des grandes chaines, et visant des publics de niche prêts à de légères concessions dans ce domaine pour se nourrir de contenus spécifiques.

En revanche, on peut envisager un bel avenir pour la téléphonie ou la vidéophonie (en image basse qualité) via internet dès 2005-2006, à condition qu'IP version 6 soit enfin déployé, et que le support de ces technologies sur nos appareils (téléphones, ordinateurs, "net-appliances") les rendent plus faciles à utiliser que maintenant.

En attendant, si vous voulez être rentables aujourd'hui, préparez l'internet de demain si cela vous chante, mais servez celui d'aujourd'hui à vos visiteurs!


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